treizième leçon. — Démographie et conjoncture économique

Pour accompagner la treizième leçon, lire C. Vincent, Introduction à l’histoire de l’Occident médiéval, Paris, 1995 : Chapitre XI.

Après une longue période de croissance économique et démographique particulièrement marquée entre le XIIe siècle et le tout début du XIVe, l’Europe des XIVe et XVe siècles connut une chute brutale de sa population à cause des épidémies de peste et de changements climatiques qui nuisirent à l’agriculture et entraînèrent parfois des périodes de disette. Ces difficultés furent accompagnées de nombreuses crises sociales et politiques. Cette période appelée le bas Moyen Âge a longtemps été déconsidérée par l’histoire. Les travaux plus récents ont mis en lumière comment le bas Moyen Âge porte en germe les développements importants que l’Europe connut à partir du XVIe siècle.

Introduction : le bas Moyen Âge

1.    Pendant longtemps une période mal considérée par l’histoire : période de difficultés et de guerres.

a.         La guerre de Cent ans (1337-1453).

Guerre qui monopolise les principaux royaumes européens.

Des rois déchus : Angleterre, Richard II fut déposé en 1399, assassiné l’année suivante et remplacé par Henri IV. En France Charles VI (1380-1422) connut crises de folie à partir de 1392, il consentit à la destitution de son fils Charles VII comme héritier du royaume. La Castille connut la guerre civile entre Pierre Ier le Cruel (1350-1369) et Henri II Trastamare (1369-1379).

b.    La lente désagrégation de l’Empire d’Orient et de Constantinople qui est conquise par les Turcs en 1454.
c.    Les pestes et le désordre économique : chute brutale de la population.
d.    Le pape Clément V s’installe à Avignon, le Grand schisme (2 et parfois 3 papes entre 1378 et 1418), retour à l’unité avec Martin V (1417-1431) et affirmation des Églises nationales.
e.    L’histoire culturelle : apogée des universités au XIIIe ; les XIIe et XIIIe considérés comme les grands siècles de la littérature française ; XIe-XIIIe grande période de l’architecture romane puis gothique.

2.    Pourtant l’histoire récente a montré.

a.         Des embellies économiques périodiques et certains groupes améliorent leur sort.
b.    Des progrès techniques importants : horloge mécanique, artillerie, imprimerie.
c.    Le renouveau de la notion d’État : renouveau de la pensée politique et naissance des institutions d’Ancien Régime.
d.    Confirmation définitive du retournement de l’Europe vers l’Atlantique : le XVe est le premier siècle des grandes découvertes.
e.    L’Église : vers la Réforme protestante.
f.     La culture : grande période de la pensée politique, le français commence à s’affirmer comme langue savante, maîtrise de la perspective en dessin.

3.    Une chute rapide de la population européenne où il faut distinguer.

a.    Le temps court : la soudaineté de la mortalité pestilentielle.
b.    Le temps long : la tendance générale de cette évolution démographique.

I.     La démographie : une chute importante de la population

A.    Les causes de la chute démographique de la population.

1.    Un terroir trop plein : l’exploitation maximale de la terre, le ralentissement des naissances et le mariage plus tardif (XIIIe siècle).
2.    Les famines et le climat.
a.         La famine de 1315-1317 dans le Nord-Ouest de l’Europe.

La mauvaise température de 1314 entraîne un manque de semences en 1315-1317.

À Ypres : 10% de la population meurt en 6 mois en 1316.

b.        Le sud est touché un peu plus tard (1330-1340).

Catalogne en 1333 ; Languedoc 1335-1337 ; Italie 1340.

c.         Les XIVe-XVe siècles : une petite ère glacière : temps froid et humide, des hivers rigoureux.

Dendrochronologie : anneau de croissance mince = chaud et sec, anneau de croissance épais = froid et humide.

3.    Les guerres.
a.         1335-1345 : passage à une économie de guerre.

L’intensité des opérations militaires varie, l’impôt devient de plus en plus régulier.

b.        Les morts sont assez peu nombreux.

On engage rarement plus de 10 000 de chaque côté. La bataille d’Azincourt en 1414 fit 7 000 morts, mais Crécy (1346) et Poitiers (1356) quelques centaines.

c.    Une destruction des infrastructures : moulins, fours, bétail.
d.    Des investissements improductifs : les murailles, les rançons.
4.        Les pestes et les maladies.

a.    L’arrivée et les retours de la peste.

Aucune épidémie depuis le VIe siècle. Deux types de peste : bubonique (puce de rat) mortelle à 80% et pulmonaire (salive) mortelle en quelques jours à 100%.

Venue d’Asie : à Messine en 1347, à Marseille au début 1348, juin 1348 à Paris et Venise, décembre 1349 Londres et Francfort, Suède en 1350.

L’exemple de villages où on a des sources : 50% meurent (exemple de 8 paroisses dans l’Isère), parfois plus, parfois moins. On meurt plus dans les villes : densité de population et contagion.

Morts des officiers de conseils communaux : Lübeck 36%, Brême 70%, Hambourg 76%

La peste va rester jusqu’au XVIIIe :

Angleterre : 1348 25% de toute la population, 1360 22,7%, 1369 13,1%, 1375 12,5%.

En France 1362-63, 1370-75 (moindre), très forte 1399-1403, 1421-22, 1432-34, 1437-39 et 1479-82. Cela explique pourquoi la remontée démographique fut si lente.

Elle frappe davantage les jeunes et le retour périodique empêche une véritable remontée de la population.


b.  La peste provoque  de forts mouvements de population.
i.    En Allemagne : 20% à 25% d’abandon de terroirs pour une baisse de 50% de la population.
L’abandon des mauvais terroirs, des villages sont désertés. La même chose se produit en Angleterre, mais beaucoup moins en France.

Enclosure. En Angleterre à partir de la fin du XVe siècle, clôture des champs par des haies, qui s’est accompagnée du passage d’une forme communautaire à une forme individuelle d’économie agraire, de la limitation des communaux et d’un remembrement.

Mesta En Castille dès le XIIe  siècle, association des éleveurs de moutons transhumants. D’abord locales, elles sont au XIIIe siècle unifiées et contrôlées par la royauté qui taxe la transhumance des moutons.

ii.   Les meilleures terres toujours reprises
iii.    La population des villes se renouvelle vite : Toulouse compte 30 000 habitants en 1335 et encore 20 000 en 1435. À Périgueux la population se renouvelle de 17% par décennie aux XIVe-XVe siècles.

iv.    Chaque apparition de la peste est marquée par une augmentation des mariages : l’exemple du Gévaudan.


c.  Entre le début XIVe et milieu XVe l’Occident a perdu 50% de sa population
i.    En France : vers 1310-1320 on compte peut-être 21 millions (frontières actuelles), vers 1450 10/15 millions.
ii.     En Angleterre : vers 1400 il ne reste que 2,1 millions.

iii.    En Normandie : 1300 15, millions d’habitants, 1450 500 000, vers 1550 n’a pas encore retrouvé tout à fait son niveau de population ancien.

iv.  Au Portugal, la population de 1 500 000 chute à 1 000 000 en 1347-1348, stagne à ce niveau pendant un siècle, et tombe même à 900 000 vers 1450. Elle connaît ensuite une croissance rapide qui la ramène à son état d’avant la peste vers 1500.

v.   La remontée démographique se fait à partir de 1450 et il faut attendre le XVIe voire le XVIIe pour que les régions se repeuplent complètement. Ce fut plus rapide dans le sud de l’Europe.

II.    La situation économique

Introduction : À la phase de croissance et d’expansion des XIIe et XIIIe siècles, succède une phase de dépression économique aux XIVe et XVe siècles.

A.    L’agriculture et les prix agricoles.

1.    La première source de richesse de l’économie médiévale : les produits de la terre.
2.    La fin XIIIe et tout début XIVe sont marqués par
a.    Une population qui continue de croître, mais la terre disponible devient rare.

i.        Des surfaces de plus en plus petites : en Artois les tenures diminuent en surface des 2/3 entre 1240 et 1310. On a 2 ou 3 hectares là où il en faudrait 6 ou 7.

ii.       Un blocage de la croissance économique dû à l’appauvrissement des gens.

iii.      Le système seigneurial est en difficulté : les rentes sont difficilement payées.

3.    Une certaine stagnation des prix des céréales mais d’autres produits tendent à augmenter (vin, viande et beurre).
a.    Les céréales en Angleterre : l’indice 100 en 1320 devient 52 en 1480.
b.    Les céréales en France : l’indice 100 au milieu XIVe devient 35 en 1450.

B.    Le salariat urbain et les produits de l’artisanat

1.        La baisse de la population entraîne une rareté et une cherté de la main d’œuvre.
2.        Un déséquilibre entre les revenus de l’agriculture et les revenus du salariat artisan.
3.       

Les associations de métiers se ferment au XIVe siècle.

 


 

C.    La monnaie.

1.        Une « famine monétaire » : les royaumes d’Europe de l’ouest connaissent des difficulté d’approvisionnement en métal précieux.

Les mines de Bohème et de Serbie ne suffisent plus : la valeur de l’or triple entre 1440 et 1520.

2.        La « mutation des monnaies » : diminution de la teneur de chaque pièce en métal précieux. : des mutations très fortes en France entre 1337-1360 et 1417-1435.

La livre sterling anglaise et encore plus le florin de Florence restent très forts.

Conclusion.

• La reprise se fait milieu XVe siècle d’abord en Europe centrale puis en Allemagne ; Lyon et Genève sont très prospères dans la seconde moitié XVe ; la reprise touche la Méditerranée à la fin du siècle ; globalement en France, selon les régions, la reprise se fait entre 1440 et 1520.

III.  Les répercussions sociales

A.    Les révoltes paysannes et urbaines.

1.    Des conditions propices : une société plus déstructurée.
a.    Les réseaux de solidarité traditionnels et les liens familiaux sont affaiblis.
b.    Des quartiers de ville voient leur population complètement renouvelée.
2.    Les révoltes urbaines : patriciat contre les métiers et leurs chefs, ou métier contre le pouvoir royal

• 1358 Paris Étienne Marcel ; 1413 les Cabochiens et l’ordonnance cabochienne ; 1324-1328 les Karls dans les villes de Flandre.

Cabochiens. Participants à l’insurrection conduite à Paris par Simon Caboche (mort en 1418) et ses collègues de la Grande Boucherie (27.04-04.08.1413). En est issue l’ordonnance cabochienne (1413), qui contient d’importantes réformes visant à une simplification administrative, fiscale et judiciaire. Elle ne fut jamais appliquée.

3.    À la campagne.

Jacquerie (n.f., de Jacques Bonhomme, surnom des paysans français). Révolte paysanne de 1358, éclatant d’abord dans le Beauvaisis avant de se répandre hors de cette région. Elle tire son nom des Jacques, surnom des vilains, peut-être en raison de leurs vestes courtes (jacques). Ce soulèvement peut être interprété comme une réaction à la chute des revenus agricoles, à l’alourdissement fiscal, au désordre politique ambiant. Elle se termina par une répression sanglante du roi de Navarre, Charles le Mauvais.

4.    Autour 1378-1382 : en France, en Angleterre et en Allemagne, de nombreuses révoltes anti-fiscales.
Conclusion : des révoltes qui n’ont pas de vision nette d’un changement social.

B.    Les mentalités.

1.    Les pogroms contre les juifs.

Guillaume de Machaut (1377), prologue au Jugement du roi de Navarre :

[v. 291-221]        Rivières et fontaines

Qui étaient claires et sereines

En plusieurs lieux empoisonnèrent

[v. 235-238]        Car tous les Juifs furent détruits

Les uns pendus, les autres cuits

L’autre noyé, l’autre eut coupé

La tête de hache ou d’épée

2.    La peste, une punition de Dieu.

Flagellants. Membres de confrérie pénitente au sein desquelles on se livre en commun à la flagellation. À l’origine, mouvement populaire de groupes errants constitués en Italie, à Pérouse au début du XIIIe siècle, multipliés dès 1348, lors de la Peste noire sous l’impulsion du dominicain Ranieri. Leur automutilation publique spectaculaire fait juger le mouvement excessif. Ils furent très vite condamnés par le pape Clément V.

3.        Une spiritualité où la mort devient le moment le plus important.