©  Erick Michelot
 
CHRONIQUE :
Idées fumeuses
 
eux d’entre vous qui fument encore se résignent déjà avec l’an neuf à payer plus cher leurs cigarettes. Les autres, les deux tiers d’entre nous, ne se sentent guère concernés par la énième hausse du prix du tabac. Mais, tous, nous avons suivi le feuilleton à la fois dérisoire et exemplaire que la France a connu à ce sujet pendant le dernier trimestre 2003. Il illustre de façon savoureuse les illusions et les faux-semblants dont nous sommes quotidiennement les dupes, voire les victimes.

Au départ, comme le plus souvent, de bonnes intentions. Le chef de l’Etat ayant promis de donner priorité à la lutte contre le cancer, il paraissait logique d’augmenter une fois de plus le prix du tabac. N’a-t-on pas noté que chaque fois qu’il monte de 1 % la consommation baisse de 0,4 % ? On frappe donc fort en annonçant + 20 % pour le début de l’année.
La santé de millions d’entre nous, et en particulier des plus jeunes qu’il faut dissuader de commencer, est à ce prix. Seulement, les buralistes font un boucan d’enfer parce qu’ils vont y perdre du chiffre d’affaires. Ils ne sont que quelques milliers, mais leurs bureaux de tabac trônent dans les cafés où viennent discuter les électeurs. Et il va y avoir très bientôt des régionales. Entre un petit risque électoral à court terme et un risque de santé majeur à long terme, le gouvernement hésite peu : courage, cédons ! La hausse est ramenée à 10 %. Le nombre de citoyens exposés au cancer baissera donc de 4 % de moins que prévu. Bof ! avez-vous peut-être pensé, encore un de ces compromis qui ne grandissent pas la fonction politique.

Mais voici qu’au même moment une étude réalisée par un chercheur (1) jette un doute sur l’efficacité même des augmentations de prix. En épluchant les enquêtes de l’Insee sur 10 000 familles, ce dernier découvre que des prix accrus ont effectivement un effet dissuasif sur la consommation de cigarettes… chez les plus aisés. Mais pratiquement aucun sur les fumeurs aux plus faibles revenus. On peut risquer, pour ce paradoxe, une explication : comme l’alcool, le tabac reste une drogue peu coûteuse, même après augmentation des prix. Renoncer à une drogue dépend peu de son prix, la consommation d’héroïne ou de cocaïne en atteste. La clé est d’avoir une forte motivation et de l’aide psychologique. Les fumeurs les plus aisés sont aussi les plus informés sur les dangers qu’ils courent et les plus entourés de non-fumeurs qui les culpabilisent. La hausse des tarifs n’agit sur eux que comme le prétexte à décider d’arrêter. S’ils y parviennent, ils peuvent se reporter sur d’autres sources de gratification dans leur vie. Tandis que les fumeurs à faibles revenus, moins avertis et moins soutenus moralement, s’accrochent dur à leurs petits plaisirs, même si ceux-ci sont dangereux et coûteux. Une hausse du tabac non accompagnée d’une puissante campagne d’information ne peut donc être qu’un demi-coup d’épée dans l’eau.
Les vraies lois de l’économie sont celles de la psychologie. Quant aux fumeurs qui lisent ces lignes, ils ont des chances de faire partie de ceux qui renonceraient bien. Notre article p. 122 leur propose une clé de plus pour y parvenir par autopersuasion.

A ces derniers comme à tous nos lecteurs, nous souhaitons une année 2004 intéressante, suave et sereine.

1- Raphaël Godefroy, dans le cadre de son DEA (“Les taxes sur le tabac sont-elles régressives ?”, EHESS, 2003) sur les effets, depuis 1978, du prix du tabac sur les dépenses des ménages.



Jean-Louis Servan-Schreiber
Journaliste et patron de presse, Jean-Louis Servan-Schreiber a toujours été attiré par la psychologie. Auteur de nombreux ouvrages, il a réussi à conjuguer ses deux passions à travers le magazine Psychologies.

Lire une autre chronique de Jean-Louis Servan Schreiber

Jean-Louis Servan-Schreiber
janvier 2004