Simon Bolivar (1783-1830). Le bâtisseur de républiques, le prophète et le visionnaire

par Claude Morin. Article paru dans Le Soleil, Québec, 2 et 3 novembre 1983, A-17 et A-11.

La publication de cet article coïncidait avec le dévoilement, devant le nouveau Palais de justice de Québec, d'une statue équestre de Simon Bolivar, don du gouvernement vénézuélien au peuple québécois. D'autres villes, et non les moindres, possédaient déjà une statue de Bolivar. Qu'il suffise de citer New York, Paris, Le Caire, Tokyo pour reconnaître que Québec se retrouvait en excellente compagnie.


Un libérateur

Aucun titre ne fut autant mérité que celui de "Libérateur". Bolivar dirigea les luttes qui devaient aboutir à l'émancipation de cinq nations, à savoir le Venezuela, la Colombie. l'Équateur, le Pérou et la Bolivie. Il unifia sous son commandement des armées disparates, mal équipées, transformant des mouvements hétéroclites en une force suffisamment unie pour vaincre un ennemi souvent supérieur. Le théâtre de ses campagnes couvrit un long croissant depuis l'Est du Venezuela jusqu'à la Bolivie.

Bolivar n'eut pas son égal en tant que général. Sa science militaire était sans doute inspirée, d'origine livresque, mais il savait canaliser les talents de ses adjoints. Il n'en était pas moins un soldat remarquable. Son endurance était proverbiale. Ses hommes savaient qu'il exigeait d'eux ce qu'il s'imposait d'abord à lui-même, partageant leurs risques et leurs privations, prêchant par l'exemple. Il était avant tout un meneur d'hommes. Avec une habileté consommée, il attira sous sa houlette les divers chefs de guerre et leurs troupes.

Il comprit mieux que d'autres chefs que la victoire dépendait d'une hase sociale aussi large que possible. Durant des années, la cause patriotique était demeurée l'affaire de minorités blanches. Elle n'avait rencontré chez les masses qu'indifférence ou hostilité. Il fallait démontrer au peuple que l'armée républicaine leur ouvrait un avenir meilleur. Pour les mulâtres, l'enrôlement allait représenter une ascension sociale.

Bolivar rechercha aussi des appuis étrangers. Si la Grande-Bretagne ne se montra pas à la hauteur des espoirs que les insurgés avaient mis en elle, plus de 6 000 volontaires dont beaucoup d'officiers et de vétérans des guerres napoléoniennes répondirent à l'appel de l'agent vénézuélien à Londres. Ces renforts allaient contribuer grandement à conférer à la guerre, dès 1818, son cours irréversible. Il fallut néanmoins six autres années pour compléter la libération de l'Amérique du Sud.

Liberté et unité

Avant même d'avoir complété sa mission de général d'armée, Bolivar assuma la fonction de chef d'État. Dès 1821, le Congrès de Cucuta le désigna président de la Grande-Colombie. Ce devait être la première d'une série de nominations à la présidence. Il ne put jamais gouverner longtemps le même pays. Sa direction avait permis de secouer le joug colonial. Mais les territoires libérés se révélaient ingouvernables. Les institutions résistaient mal aux ambitions personnelles et aux particularismes régionaux. Des rébellions éclataient à tous les coins. Sollicité de partout, Bolivar allait s'épuiser pendant plus de cinq ans à jouer au pompier, de La Paz à Caracas. dans une vaine tentative pour conférer une stabilité aux nouveaux États.

L'anarchie et la tyrannie: tels étaient les maux qui guettaient l'Amérique espagnole à l'aube de l'indépendance. Ils résumaient le dilemme que fut la carrière politique de Bolivar. Aucun autre dirigeant ne fut plus obsédé que lui d'éviter l'un sans tomber dans l'autre. Sa pensée et sa pratique politiques tiennent tout entières dans une tension permanente entre deux pôles: la liberté et l'unité.

Au nom de la liberté, il avait pris les armes, enduré des tourments, Sacrifié sa fortune personnelle afin que des peuples puissent s'émanciper d'un colonialisme oppresseur. Il était par principe un démocrate, un partisan des élections: "Seule la majorité est souveraine; celui qui se substitue à la volonté du peuple est un tyran et son pouvoir n'est qu'une usurpation". Il ne se faisait pas d'illusions: les conditions de l'heure se prêtaient davantage à la démagogie et à la tyrannie qu'à la démocratie représentative.

Le principe de l'unité fut néanmoins la colonne vertébrale de son œuvre. Bolivar fut en effet un architecte de l'unité interne. Le fédéralisme pouvait constituer le meilleur système, mais il était contraire aux intérêts des "jeunes États". La première république du Venezuela en 1811 avait succombé en raison de cette faiblesse congénitale. Un État central fort lui paraissait être un gage de survie et d'efficacité. Jamais il ne sera prétexte, chez Bolivar, à une domination personnelle. Beaucoup de ses successeurs n'auront pas la même conception désintéressée du centralisme. Il croyait à la division réelle des pouvoirs. Les deux projets de constitution qu'il rédigea prévoyaient même un pouvoir moral appelé à faire contrepoids au pouvoir exécutif. Homme de guerre, il voulait un gouvernement civil.Il jugeait les fonctions militaires incompatibles avec les tâches administratives: "Malheureux le peuple dont les soldats délibèrent". Sa gestion se révéla à la hauteur de ses principes. Sévère envers les fonctionnaires corrompus, il fut d'une honnêteté à toute épreuve dans le maniement des fonds publics et évita tout népotisme. Après avoir administré les finances de plusieurs nations durant près de 15 ans, il devait mourir dans la pauvreté.

Ces idées inspirèrent un moment les institutions des jeunes républiques. Elles devaient vite succomber aux intérêts des puissants et des gouvernants. Seul le centralisme a survécu à l'usure du temps, même dans ces pays qui adoptèrent la forme fédéraliste et où celle-ci n'est qu'un vernis, prouvant ainsi la justesse de la vision bolivarienne.

Centraliste sur le plan interne, Bolivar était fédéraliste sur le plan continental. Il rêva d'une ligue des nations de l'ancienne Amérique espagnole. Ce devait être une suite de déceptions. Le Congrès de Panama n'eut pas de lendemain. L'unité minimale que Bolivar chercha contre vents et marées à préserver, la Grande-Colombie, éclata du vivant même de son architecte: en 1830, le Venezuela, la Colombie et l'Équateur allaient chacun de leur côté. L'heure était à la balkanisation.

Un réformiste

Barrage contre l'anarchie, le gouvernement fort était également un moyen de rendre la liberté et l'égalité effectives. Il était un abolitionniste. Il prêcha par l'exemple, libérant ses propres esclaves, d'abord contre la promesse de s'enrôler, puis sans condition aucune. Il exhorta tous les planteurs à faire de même, considérant comme "une folie qu'une révolution pour la liberté essaie de préserver l'esclavage". Les intérêts de classe prévalurent contre ses convictions et ses décrets. L'abolition universelle et immédiate ne s'appliqua pas de son vivant.

Né dans un Venezuela multiracial, Bolivar était partisan de l'égalité raciale. Il se considérait libre de tout préjugé racial. Il favorisa la promotion des mulâtres dans l'armée républicaine et dans le gouvernement.

Bolivar avait du citoyen une définition assez large pour l'époque, au point que beaucoup de pays d'Amérique latine ne l'avaient pas encore retrouvée un siècle plus tard. Le droit de vote s'appliquait à tout homme âgé de 21 ans et plus, sachant écrire. "Le savoir et l'honnêteté, non l'argent, sont les qualités requises pour occuper une fonction publique. Comme d'autres révolutionnaires après lui, Bolivar se préoccupa d'éducation. Il se méfiait de l'ignorance, terreau de la tyrannie. Il fit venir (à ses frais) le grand pédagogue Joseph Lancaster pour implanter au Pérou l'école mutuelle, un système permettant à l'instituteur de diriger, avec la collaboration d'élèves plus avances, la formation d'un millier d'enfants. La croisade d'alphabétisation au Nicaragua en 1980 partait d'un principe analogue.

Que ces réformes soient demeurées sans lendemain immédiat n'enlève rien à leur concepteur. Leur sort aura avant tout coûté cher a l'Amérique latine et à ses majorités opprimées. Il aura scellé pour longtemps l'inégalité sociale.

Aucun autre trait que celui de visionnaire ne résume mieux la vie et l'œuvre de Bolivar. Aucun ne lui confère autant une place parmi les géants de l'histoire universelle. Pour un homme identifié d'abord à l'action, il présente une pensée d'une richesse exceptionnelle. Il s'impose à tous ses contemporains par sa supériorité intellectuelle.

Bolivar ne passa jamais par l'université. Il eut des maîtres, dont l'inestimable Simon Rodriguez, un modèle d'anticonformisme et d'idées avant-gardistes. Mais il fut avant tout un autodidacte, forgé par ses lectures diverses. Une bibliothèque l'accompagnait dans tous ses déplacements, y compris dans ses campagnes militaires,

Il fut assurément un fils des lumières: l'égalité, la liberté, la souveraineté populaire, le progrès, le bonheur constituaient ses maîtres mots. Il emprunta des idées pour les fondre dans une pensée originale. A la différence de la plupart de ses compatriotes libéraux, il ne croyait pas à la transposition de modèles. Il recherchait un système de gouvernement adapté aux réalités locales, capable d'assurer le maximum de liberté dans la stabilité et le progrés. Simultanément il aspirait à transformer les structures héritées du colonialisme.

L'État de Bolivar reposait sur le droit. Le Libérateur fut aussi un créateur de normes juridiques en matière de droit constitutionnel, de droit administratif et de droit public international. Les lois doivent s'appliquer "religieusement". Le pouvoir judiciaire était la garantie la plus efficace des libertés civiques et devait être indépendant. Il avait en outre une vision humanitaire de la justice criminelle. Ses résolutions attestent d'une préoccupation pour la salubrité des cellules et pour que les procès ne traînent pas indûment. La responsabilité criminelle devint personnelle et ne pesa plus comme avant sur la famille. Sur le plan international, il condamna la guerre comme moyen de résoudre les conflits. Il prônait le respect des engagements, de la parole donnée: la bonne foi était à la base de tous les traités.

Certains ont voulu faire de Bolivar un dictateur en parlant d'épisodes isolés de leur contexte global. La constitution de Bolivie comportait par exemple une présidence à vie. On était cependant loin de l'autocratie d'un Duvalier ou d'un Stroessner. Chaque fois que Bolivar assuma des pouvoirs dictatoriaux (au sens de la Rome antique), ce fut dans un contexte de crise grave, à la demande de corps représentatifs, pour une courte période, jamais à des fins répressives et encore moins personnelles. "Le mécontentement du peuple ne se combat pas par la force." Les vrais dictateurs surent exploiter le précédent bolivarien pour légitimer leur tyrannie. Ils se firent même les grands prêtres du culte à Bolivar au prix d'un travestissement de la vérité.

Nationalisme

Le nationalisme de Bolivar ne fut jamais chauvin. Il avait une vision englobante, non ethnique de la nation. Un critère politique la définissait: tous ceux qui acceptent la révolution, y compris les péninsulaires et les étrangers.

Bien qu'il voua à sa "patrie" une piété filiale, Bolivar le Vénézuélien fut américain. "Les Américains ne devraient avoir qu'une seule patrie", écrivait-il en 1818 à un patriote argentin. Il se fit le champion de l'intégration des jeunes nations. Aucun ne fut plus conscient des particularismes. Mais l'intégration lui paraissait un objectif prioritaire. Il y voyait un remède contre l'instabilité interne, un rempart contre les appétits extérieurs et un exemple de fraternité universelle; L'histoire a donné raison à sa conception géopolitique de l'unité. La balkanisation de l'Amérique latine au XXe siècle donna prise aux impérialismes. L'idéal intégrationniste fut réalisé par et au profit des États-Unis, ce voisin que Bolivar admirait, mais dont il se méfiait énormément. Après un siècle de panaméricanisme, il semble bien que l'Amérique latine soit plus proche de comprendre la portée du projet original, celui d'une "société de nations sœurs".

Ce n'est pas à sacrifier à une formule de rhétorique que d'affirmer que Bolivar eut contre lui d'être en avance sur son temps. Cet homme, parmi les plus riches du Venezuela, se révéla bien au-dessus de sa classe par ses connaissances, son habileté, son jugement et sa générosité. Homme complexe, passionné, d'une énergie extraordinaire, il maria à merveille l'action et la réflexion, le glaive et la plume. Idéaliste et rêveur, il savait aussi être d'une lucidité désarmante envers les personnes et les situations, Bolivar était l'un de ces titans que les sociétés se créent à certains moments clés de leur trajectoire et dont elles ne savent pas exploiter sur le coup tous les talents.

Bolivar et le Québec

La stature universelle de Simon Bolivar ne fait donc aucun doute. Un élément additionnel devrait le rendre encore plus proche des Québécois. L'indépendance de l'Amérique espagnole. et particulièrement dans la zone d'opérations que commandait Bolivar, put compter sur le concours d'étrangers, des Britanniques pour la plupart, mais aussi des Français, des Allemands.

Parmi eux, il y avait John Robertson né à Montréal en 1767. Après une première affectation comme militaire dans les Antilles, John Robertson devint, un peu malgré lui (car il souhaitait rentrer au Canada), secrétaire du gouverneur de Curaçao, une île britannique sise face au Venezuela. C'est d'abord à titre officiel qu'il prit contact avec les patriotes vénézuéliens dès 1808. Ses initiatives seront désavouées par Londres. En 1811, Robertson passe au service des rebelles vénézuéliens, d'abord auprès de Miranda, puis auprès de Bolivar qui le fait général de brigade et le charge d'une mission à Londres. Il accompagnera Bolivar dans son exil en Jamaïque où il traduira en anglais pour publication dans une revue new-yorkaise la fameuse "Lettre de Jamaïque", un des grands documents jaillis de la plume de Bolivar, à la fois bilan d'un échec, déclaration d'espoirs et pièce de propagande. Il meurt en Jamaïque en 1815 juste avant le départ de Bolivar.

Robertson fut à l'évidence un partisan désintéressé. Il avait fait à ce point sienne la cause patriotique qu'il parlait dans sa correspondance de "notre indépendance" et de "notre drapeau". Bolivar lui rendra un hommage vibrant dans une lettre en français adressée à sa veuve, Katherine Christie, elle aussi montréalaise de naissance.

Il y a d autres motifs qui devraient nous faire apprécier Bolivar. Notre solidarité avec l'Amérique latine, faite de relations croissantes de tout ordre et d'une commune appartenance à la "latinité", forte d'un accroissement de la présence latino-américaine chez nous. Or Bolivar a valeur de symbole. Il rapproche les peuples. De tous les hommes qu'a produits l'Amérique latine, il est celui qui a le plus vocation œcuménique.

Cette statue sera enfin un signe tangible de l'amitié qui unit les Vénézuéliens et les Québécois, laquelle ne se réduit pas à la présence d'une délégation à Caracas et à l'achat de grandes quantités de pétrole vénézuélien. Bolivar, faut-il le souligner, occupe une place prééminente dans la formation civique des Vénézuéliens à qui il est proposé en modèle de héroïsme et de dévouement.

Ce survol aura convaincu, je l'espère, la majorité des Québécois, à commencer par ceux de la capitale, que Simon Bolivar mérite bien sa place à Québec devant le Palais de justice. Il rappellera aux uns et autres des valeurs essentielles: la détermination, l'honnêteté, la mission. Ceux qui prétendent honorer deviendront honorés par cette présence symbolique.